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"J'ai 53 ans et, enfant, quand on faisait de longs trajets et qu'on s'arrêtait pour faire le plein, il y avait toujours l’étape nettoyage de pare-brise, qui ne se fait pratiquement plus de nos jours", se souvient Marjorie, automobiliste.
Elle a vécu, comme beaucoup d'autres conducteurs et passagers depuis les années 70, l'effet pare-brise : une constatation générale d'une baisse de la quantité d'insectes s'abattant sur les véhicules durant les trajets.
Elle a alors décidé d'installer l'application BugsMatter sur son téléphone, un programme de science participative gratuit lancé la semaine dernière qui permet de compter les insectes écrasés sur sa plaque d'immatriculation après un trajet.
Marjorie nous emmène dans sa voiture: "C'est parti, on va faire notre premier trajet urbain à Enghien-les-Bains (juste au nord de Paris) pour tester l'application, avant de s'en servir sur un long trajet de vacances la semaine prochaine". Pour l'utiliser, elle passe un coup de chiffon sur sa plaque, comme le veut le protocole, et renseigne sa localisation sur l'application.
- "Collecter des données sans s'en apercevoir" -
De par sa contribution, Marjorie participe au programme "Les insectes, ça compte !" de Vigie-Nature, la branche des sciences participatives du Muséum national d'histoire naturelle (MNHN).
Un effondrement de la population d'insectes dans certaines régions d'Europe est à l'origine de cette initiative co-organisée par le MNHN, l'Office français de la biodiversité (OFB) et les associations Office pour les insectes et leur environnement (Opie) et Noé.
Plusieurs études ont été réalisées sur le sujet, dont une publiée en 2017 dans la revue PLOS One portant sur des zones naturelles protégées en Allemagne, qui avait conclu à une perte de 75% de la biomasse des insectes en 27 ans. "C'est assez incroyable, il faut s'imaginer rentrer dans un supermarché et voir qu'il reste 2 produits sur 10, donc des rayons quasi vides", schématise Grégoire Loïs, directeur adjoint du MNHN.
Selon lui, ce mode de recensement participatif des insectes volants, déjà utilisé au Royaume-Uni depuis 2021, va facilement s'implanter en France grâce à sa simplicité d'utilisation: au Muséum d'histoire naturelle, "dans notre quarantaine de programmes de sciences participatives, l'investissement du participant est d'habitude beaucoup plus long. Celui-ci, il est vraiment accessible à tous les gens qui ont une voiture".
Il ajoute: "c'est un moyen de collecter des données scientifiques comme on le fait déjà sans s'en apercevoir: quand on fait un trajet automobile, dans tous les cas, on percute des insectes".
Ce comptage permettra notamment d'étudier les mécanismes à l'origine du déclin des insectes, et si les résultats changent en fonction de l'environnement parcouru: "des zones urbaines aux forêts en passant par les différentes régions agricoles".
- "Un signal très fort" -
Un programme pour mesurer le syndrome du pare-brise donc, mais sur une plaque d'immatriculation. "La seule chose commune et standardisée à toutes les voitures, en taille et en position: face à la route et perpendiculaire au sol et au sens du trajet", selon le scientifique.
Marjorie gare sa voiture après un périple sur l'autoroute. "On vient de faire 22 km et on n'a absolument pas d'insectes", s'étonne la conductrice. "Ça va permettre d'alerter, en constatant scientifiquement qu'il y a une vraie perte d'insectes en Île-de-France".
Elle espère que "ce nouveau dispositif va sensibiliser" et qu'elle aura le réflexe de déclencher l'application à chaque voyage.
"Il n'y a pas de trajet préférable à un autre, toutes les informations recueillies seront intéressantes, y compris les trajets de nuit, il ne faut pas se limiter", explique à l'AFP Grégoire Loïs.
"Quand on lance des programmes de science participative, il y a souvent de l'autocensure et des gens qui hésitent à envoyer leurs données parce qu'ils n'ont rien vu. C'est capital d'envoyer les résultats, même s'il n'y a rien sur la plaque. Quand on fait 60 km dans un milieu de campagne et qu'on n'a rien sur sa plaque, c'est un signal très fort sur les conditions environnementales des populations d'insectes", ajoute-t-il.
Dans un second temps, si le programme récolte assez de données - Grégoire Loïs espère "des milliers de participants qui font des millions de kilomètres" -, le Muséum souhaiterait "récupérer les échantillons d'insectes écrasés pour pouvoir les identifier avec leur ADN et savoir quel type d'insectes on percute".
M.Matsumoto--JT