AEX
-0.3000
Des briques de fabrication locale, un système de ventilation naturelle, un imposant baobab implanté au centre de la construction pour unifier l'ensemble de sa conception: le nouveau bâtiment de l'architecte Francis Kéré à Dakar, au Sénégal, est à la fois durable et typiquement africain.
De double nationalité burkinabè et allemande, il est le seul Africain à avoir remporté le prix Pritzker (2022), la plus prestigieuse distinction en architecture.
Le dernier bâtiment de son cabinet berlinois, le Goethe-Institut, centre culturel allemand situé dans la capitale sénégalaise, incarne ses principes architecturaux: des matériaux simples et locaux, une réappropriation des savoirs de l'architecture africaine, et une conception esthétique et fonctionnelle.
"Si vous me donnez du sable, de la boue et du bambou, je peux vous garantir que je créerai un projet pour vous. Si vous ajoutez de l'acier, OK, j'irai encore plus loin", a-t-il assuré à l'AFP après l'inauguration du bâtiment mi-avril.
Pendant des décennies, M. Kéré a construit sur le continent africain avant de s'étendre en Europe et ailleurs, en appliquant des principes bioclimatiques qui tiennent compte des conditions climatiques et des ressources locales disponibles.
- Matériaux traditionnels -
Malgré de nouveaux projets d'envergure menés désormais aussi loin qu'à Las Vegas (États-Unis) et Rio de Janeiro (Brésil), l'architecte africain compte rester fidèle à ses principes en matière de matériaux traditionnels.
Originaire du village de Gando, dans la province burkinabè de Boulgou, Francis Kéré s'est rendu en Allemagne grâce à une bourse d'études en menuiserie, avant de s'y installer pour étudier l'architecture.
Son premier projet fut l'école primaire de Gando, construite pour pallier le manque d'infrastructures scolaires dans sa communauté. Il a utilisé de l'argile rouge locale et du ciment pour fabriquer des briques offrant une protection thermique, tout en protégeant la structure de la pluie grâce à un toit surélevé qui surplombe le bâtiment plutôt que de reposer dessus et de retenir la chaleur.
Plus de 20 ans plus tard, nombre de ces principes sont appliqués au Goethe-Institut, bâtiment ultramoderne de 4 millions de dollars (3,4 millions d'euros) rafraîchi en grande partie grâce à une ventilation naturelle et passive.
Les briques sont en argile rouge d'Afrique de l'Ouest, disposées selon un système de murs perforés qui, en plus d'être esthétique, favorise la ventilation transversale.
Dans une cour se dresse un grand baobab, symbole du Sénégal et de l'Afrique de l'Ouest. Connu pour son tronc massif, le baobab est ce qu'on appelle un "arbre à palabres" où les communautés se rassemblent traditionnellement pour dialoguer.
"Toutes les fonctions du bâtiment s'articuleront autour de ce baobab", explique l'architecte.
Il regrette que nombre de personnes estiment encore que le verre et le béton sont les seuls matériaux utilisables pour la construction de bâtiments en milieu urbain et considèrent les autres solutions, comme l'argile, seulement réservées "aux plus démunis".
Or, avec le soutien des décideurs politiques et des concepteurs, les techniques bioclimatiques pourraient facilement être intégrées au tissu urbain, plaide-t-il.
- Projets au Burkina, Bénin et Brésil -
Pour lui, le monde doit repenser "la manière dont nous construisons nos villes, et réduire notre consommation d'énergie. Un bâtiment en terre bien conçu peut contribuer de manière significative à cela".
Son cabinet, Kéré Architecture, mène plusieurs projets d'envergure en Afrique, comme le futur bâtiment de l'Assemblée nationale du Bénin, dont la forme s'inspire de l'arbre à palabres.
Dans son pays natal, il a achevé l'année dernière la construction d'un mausolée dédié à Thomas Sankara (1949-1987), ex-dirigeant du Burkina et figure du panafricanisme.
Dirigé par une junte depuis 2022, le Burkina lutte contre des groupes jihadistes. Des violences "dévastatrices", déplore M. Kéré. Elles ont fait des dizaines de milliers de morts depuis 2015.
Cela n'a pas ralenti son travail dans le pays - il y a construit 11 écoles l'année dernière - mais il regrette de ne plus pouvoir y emmener ses étudiants européens en sécurité.
À l'autre bout du monde, son cabinet est à l'origine de la conception du futur musée d'art du centre-ville de Las Vegas. Un projet qui, selon l'architecte, l'a propulsé dans "un monde complètement différent", mais qui utilisera tout de même des ressources disponibles localement.
Au Brésil, il a conçu la "Biblioteca dos Saberes", une bibliothèque et un centre culturel qui serviront de "temple du savoir".
"Je suis très surpris de voir qui m'appelle pour réaliser des projets", se réjouit-il. "La seule chose que je crains - et je travaille à ce que cela n'arrive pas - serait de m'éloigner de l'Afrique, parce c'est ici que j'ai débuté ma carrière et c'est ici que je sens qu'on a le plus besoin de moi".
K.Inoue--JT