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Le maire de Suakin, chef traditionnel d'une tribu soudanaise, rêve de voir revivre sa ville, port antique de la mer Rouge épargné par les guerres qui ont jalonné l'histoire du Soudan mais transformé en champ de ruines par les ravages du temps.
"Suakin est une ville très ancienne, dont l'histoire remonte à plus de 3.000 ans, elle était surnommée +la ville blanche+", car elle a été bâtie en pierres de corail extrait des fonds marins, explique fièrement Abumohamed el-Amin Artega, intarissable sur un passé qu'il fait remonter au roi Salomon.
"C'est un grand trésor pour le Soudan", dit-il.
Dans une mosquée, qui abrite la tombe d'un cheikh soufi, une équipe d'ouvriers s'affaire à remonter les murs effondrés, au milieu de tas de pierres. Le chantier est financé par le British Council et soutenu par l'Unesco.
En formation, Duha Abdelaziz Mohamed, une étudiante architecte de 23 ans, raconte avoir été à son arrivée "stupéfiée par l'architecture".
Les anciens bâtisseurs "utilisaient des techniques que l'on n'emploie plus de nos jours", souligne-t-elle. "Nous sommes là pour sauver cet héritage".
- Déclin -
Point de passage immémorial des pèlerins africains se rendant à La Mecque, mais aussi du trafic d'esclaves, le port de Suakin, construit sur une île lovée dans une lagune, devient sous l'empire ottoman un carrefour commercial vibrant.
"A l'époque ottomane, il y a eu un boom immobilier autour du port et la cité comptait environ 25.000 habitants", raconte le maire.
D'imposants édifices publics et d'élégantes maisons des riches marchands aux façades ouvragées témoignaient autrefois de cette prospérité.
Mais, à part quelques rénovations éparses, tout n'est plus que ruines, rongées par les vents et l'air marin. Plus loin, l'épave d'un cargo rouille sur un banc de sable de la lagune bleue.
Le déclin date de 1905, quand les Anglais, devenus maîtres des lieux, bâtissent un autre port en eau profonde pour profiter de l'essor du trafic maritime généré par l'ouverture du canal de Suez.
"Commerçants et habitants sont partis à Port Soudan", à environ 60 km au nord, regrette Abumohamed el-Amin Artega.
Sa tribu Artega du groupe Beja, conduite par sa famille qui administre la ville depuis le VIe siècle avec des pouvoirs "transmis de père en fils", refuse alors de partir.
Son ancêtre, affirme-t-il, tance même les Britanniques en les accusant, après avoir "trouvé un port opulent comme une belle poule" de l'avoir "plumé et d'en recracher les os".
A preuve de l'influence des Artega, il conserve chez lui épées et uniformes "offerts par la reine Victoria", à l'époque de la colonisation britannique.
Abandonnée, la cité de corail retrouve un nouveau souffle dans les années 1990 avec la construction d'un nouveau port passager vers Jeddah, sur l'autre rive de la mer Rouge.
Aujourd'hui, la compagnie soudanaise Tarco opère encore des traversées quotidiennes, avec environ 200 passagers par trajet, selon des chiffres obtenus auprès du port moderne de Suakin.
- Bail de 99 ans à la Turquie -
Suakin nourrit de nouveaux espoirs en 2017, quand le président d'alors, Omar el-Béchir, concède le vieux port à son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, avec un bail de 99 ans pour un programme de développement touristique décrié par ceux qui redoutent un positionnement militaire sur une façade maritime convoitée.
Face à l'inquiétude, Ankara avait alors nié toute intention d'établir une base militaire, affirmant vouloir attirer de nouveau les pèlerins et doper le tourisme.
Le palais des gouverneurs, les douanes et deux mosquées sont rénovés. Mais la chute d'Omar el-Béchir en 2019, chassé du pouvoir par une contestation populaire, stoppe les travaux deux ans plus tard avant que la guerre ne mette fin au tourisme naissant des croisiéristes et des amateurs de plongée.
Depuis avril 2023, un conflit oppose l'armée et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) et a fait des dizaines de milliers de morts.
"Avant la guerre, beaucoup de touristes étrangers venaient" et "quand la paix reviendra au Soudan, ils pourront revenir admirer nos magnifiques bâtiments historiques", espère Ahmed Bouchra, un ingénieur recruté par l'association patrimoniale SSLH pour la rénovation de la mosquée.
Il rêve déjà d'un festival de musique traditionnelle, une fois le chantier fini, "dans cinq mois".
K.Okada--JT