The Japan Times - Dans un club de strip-tease ukrainien, la guerre mise à nu

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Dans un club de strip-tease ukrainien, la guerre mise à nu
Dans un club de strip-tease ukrainien, la guerre mise à nu / Photo: Tetiana DZHAFAROVA - AFP

Dans un club de strip-tease ukrainien, la guerre mise à nu

Quand Lisa va au travail, dans son club de strip-tease situé non loin du front ukrainien, elle sait qu'en plus de danser en hauts talons, elle devra écouter les angoisses des soldats venus la regarder.

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Ils viennent siroter un verre le temps d'une permission mais, "très souvent", ils veulent surtout parler, raconte à l'AFP cette femme de vingt ans.

Lisa et ses amies répètent dans une salle de sport de Kharkiv quelques heures avant l'ouverture, dans cette grande ville du nord-est de l'Ukraine, de leur cabaret burlesque, le "Flash Dancers".

Elles se contorsionnent sur un remix électro de l'opéra "Carmen", sous le regard de Valérya Zavatska. Cette diplômée en droit de 25 ans tient le club avec sa mère, ancienne danseuse.

"Tous les jours il y a des bombardements, de mauvaises nouvelles. Tous les jours quelqu'un meurt", explique Valérya.

Les soldats, qui représentent l'écrasante majorité de la clientèle, ont besoin de "parler de ce qui fait mal", ajoute-t-elle. Et les effeuilleuses font office de psychologues.

En début de soirée, les militaires s'amusent. "Et puis ils boivent et c'est là que les ténèbres ressortent", dit une autre danseuse, Jénia, 21 ans.

Selon les employées, il arrive que des soldats arrêtent de regarder le spectacle, quittent leur table et viennent pleurer seuls au bar.

Les plus traumatisés montrent aux danseuses des vidéos prises sur le champ de bataille, les blessures de leurs camarades ou les cadavres de soldats russes.

Lisa leur demande d'éviter car elle le prend "trop à cœur". A l'inverse, Jénia, ex-étudiante en médecine vétérinaire, dit les regarder avec une distance professionnelle - pour comprendre comment le soldat aurait pu être sauvé.

- "Réunion de famille" -

Le club se veut une bulle isolée de la guerre, où on peut "s'échapper", expose Valérya, vêtue d'un confortable survêtement en velours gris.

Mais Kharkiv, constamment bombardée depuis le début de l'invasion de 2022, n'est qu'à une vingtaine de kilomètres des positions russes près de la frontière. Le conflit s'infiltre partout, jusque dans le sous-sol feutré du "Flash Dancers".

L'heure de la représentation est arrivée, les danseuses enfilent sous-vêtements à strass et chaussures à semelle compensée de vingt centimètres.

Elles recouvrent leur corps de paillettes, astuce pour repousser les hommes mariés trop entreprenants que des traces brillantes trahiraient.

Une danseuse tourne déjà autour d'une barre de pole dance. Une autre écoute attentivement un client. Une troisième se déhanche lascivement sur les cuisses d'un jeune homme.

Le "Flash Dancers", qui se revendique plus "Moulin Rouge" que strip-club, assure que ses danseuses n'ont jamais de relation sexuelle tarifée, même si la prostitution, illégale en Ukraine, existe, notamment près du front.

A en croire les employées, certains clients sont indélicats mais la plupart respectent leurs limites, et une forme d'amitié peut se créer.

De retour au front, des militaires donnent des nouvelles, disent qu'elles leur manquent.

Un soldat a même un jour demandé à sa maman de choisir pour Jénia une carte de remerciement. Depuis, cette "femme formidable" lui écrit régulièrement, s'amuse-t-elle.

Nana, danseuse de 21 ans aux cheveux de jais, raconte qu'ils reviennent parfois avec leur femme et parlent ensemble de leurs vacances, de leur vie d'avant: "C'est comme une réunion de famille."

- Spleen et sourire -

Dans le club, quelques clients au regard fasciné boivent du champagne, assis sur des banquettes rouges.

Le soldat Puma, sourire jusqu'aux oreilles, est l'un des nombreux Colombiens ayant rejoint l'armée ukrainienne, attirés par un salaire bien plus élevé que chez eux. Cet ancien policier de 37 ans, devenu mercenaire, assure que ce genre d'endroit "fait oublier la guerre".

Derrière lui, les numéros s'enchaînent, chacun avec un univers. Le plus populaire ? Celui à thème "policières", selon Valérya.

Leurs habitués sont souvent blessés dans les combats. Les danseuses disent qu'elles vont alors, ensemble, leur apporter des cadeaux à l'hôpital.

Et "un nombre effroyable" d'entre eux ont été tués, dit Valérya. Récemment, deux sont morts en deux semaines. L'un était père d'un bébé de un an, l'autre trop jeune pour avoir pu fonder une famille.

En 2022, une danseuse, Lioudmila, et son mari, également ancien employé du club, ont été tués par une frappe russe dans la région de Kharkiv. Elle était enceinte et, miraculeusement, l'enfant a survécu.

Malgré les drames, "le spectacle doit continuer", balaye Valérya. Une danseuse déprimée "ne remontera le moral de personne", abonde Nana.

L'établissement ferme à 22H00, couvre-feu oblige. Parfois, les bombardements forcent l'équipe à rester plus tard, le temps que le calme revienne. Jamais pour longtemps.

Une fois chez elles, les danseuses peuvent être réveillées par des frappes nocturnes. Mais même si leur nuit est blanche, Valérya, Jénia, Nana, Lisa et les autres seront au club le soir. Souriantes.

Y.Watanabe--JT